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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 12:48


- "Un  aphorisme ... qu'est-ce que c'est, en fait ? " me demandait récemment une amie.
- " Sentence renfermant un grand sens en peu de mots" , répond lapidairement le Littré.

J'aurais tendance à rapprocher l'art de l'aphorisme de celui du haïku, ce petit poème extrêmement bref visant à dire l'évanescence des choses.

Roland Jaccard , dans son " Dictionnaire du parfait cynique " (Ed. Zulma. 2007), en donne quelques savoureux exemples, illustrés par le facétieux Topor ; un régal !

Pas encore très réveillée tout à l'heure, et perplexe quant au sort à réserver à cette fin de matinée neigeouillarde (c'est blanc sur les feuilles et les arbres : il a dû neiger cette nuit, ça risque de recommencer et j'ai bien le droit d'inventer des mots !), j'effleurais d'un doigt et d'un oeil aussi las l'un que l'autre les étagères "poches" du couloir et m'arrêtai soudain sur ce titre approprié à mon humeur de chienne.
Je remets d'urgentes tâches ménagères aux calendes grecques (je veux dire : on verra ça demain) pour vous livrer ici la fine préface de l'auteur à son dico que je réserve à ladite ci-dessus amie :
                                                                  
                                                                        ***
 " " "
                                                  Une suspicion active

" Tous ceux qui écrivent des Pensées ou des Maximes sont des charlatans qui jettent de la poudre aux yeux " disait le prince de Ligne.   
       Traités de charlatans ou de prestidigitateurs, les auteurs d'aphorismes, surtout lorsqu'ils sont cyniques, irritent ; on leur reproche leur légèreté, leur désinvolture, leur laconisme ; on les accuse de sacrifier la vérité à l'élégance du style, de cultiver le paradoxe, de ne reculer devant aucune contradiction, de chercher à surprendre plutôt qu'à convaincre, à désillusionner plutôt qu'à édifier. Bref, on tient rigueur à ces moralistes d'être si peu moraux.

       La forme discontinue dans laquelle ils s'expriment est une forme aristocratique ; elle apparaît en France au XVIè siècle, en même temps que s'essoufflent la théologie et la scolastique. Le moraliste est le plus souvent un homme d'action ; il méprise le professeur, le docte, ce roturier. Mondain, il analyse l'homme tel qu'il l'a connu. Sa démarche est aux antipodes de celle du philosophe ; il se méfie de ce qui n'est pas concret ; le concept "homme" l'intéresse moins que les hommes réels avec leurs qualités, leurs vices, leurs arrière-mondes.
       Ses aphorismes, pour qui sait en faire bon usage, sont des clefs pour ouvrir les psychismes, des rayons X pour scruter les âmes. Le moraliste joue avec son lecteur ; il le provoque ; il l'incite à rentrer en lui-même, à poursuivre sa réflexion. Sa pensée est toujours inachevée. Hostile au système et fidèle à l'expérience, elle s'arrête au seuil de l'essentiel. Le moraliste n'aime pas expliquer. "S'appesantir, s'expliquer, démontrer, autant de formes de vulgarité", écrit Cioran. Sans compter l'ennui terrassant qu'éveillent ces questions -polies ou policières- comme : "Qu'avez-vous voulu dire exactement ?". La forme aphoristique exige une connivence de bon aloi ; son public est forcément limité, ce qui évite au moraliste d'être fréquenté par des fâcheux ou des rustres.

       Il y a cependant une catégorie de lecteurs qu'il redoute par-dessus tout et qu'il ne peut éviter ; ce sont ceux, fervents autant que désarmants, qui, le prenant au pied de la lettre, l'embaument et le figent dans ce qui lui est le plus étranger : l'esprit de système. Chamfort observait que le paresseux et l'homme médiocre s'accommodent d'une maxime qui les dispense d'aller au-delà et lui attribuent "une généralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-même médiocre, ce qui arrive quelques fois, n'a pas prétendu lui donner".
       Le moraliste juge vain de s'astreindre à une oeuvre ; "Il faut seulement, écrit Cioran, dire quelque chose qui puisse se mumurer à l'oreille d'un ivrogne ou d'un mourant." 

       L'art de l'aphorisme est l'art de la grande liberté, car il est l'art des sommets : les misérables consolations, les douteuses certitudes, les piètres illusions dont se bercent les humains ne résistent pas à l'altitude. Lorsque le promeneur solitaire aura gravi les écueils des montagnes, il rencontrera peut-être La Rochefoucauld, Chamfort, Nietzsche ou Cioran, ses frères en solitude, que la foule a chassés de ses villes et de ses villages, car elle les accusait de ne rien respecter, ni l'amour, ni la religion, ni la piété familiale, sans comprendre que c'est au nom d'une morale plus subtile, et souvent plus exigente, que ces moralistes hautains et sacrilèges avaient hissé le drapeau noir de l'immoraliste.
       On peut toutefois se demander, avec Michel Thévoz, s'il n'y a pas, au fond du cynisme, un relent de nostalgie humaniste. Si le cynique n'est pas un idéaliste déçu qui n'en finit pas de tordre le coup à ses illusions.
       Il y a des crimes qui s'expliquent par une déception affective : mis en demeure de rectifier l'image d'une mère qu'il vénérait, le criminel se venge de son propre idéal en étranglant des jeunes filles. Ce pourrait être là la scène primitive du cynisme, défini comme un travail de deuil d'un idéal - avec cette précision : c'est la langue maternelle, plutôt que la mère, qui serait alors en cause.
       Effectivement, on peut imaginer un hédoniste, un mystique ou un amoureux silencieux, mais un cynique, jamais ; car le cynisme n'est ni une philosophie, ni une morale, ni même un trait de caractère, mais un rapport conflictuel au langage, une suspicion active, et souvent éloquente, à l'égard des mots et de l'idéologie dont on les sent infectés.

       " Danger du langage pour la liberté intellectuelle : toute parole est un préjugé " remarquait Nietzsche dans Le voyageur et son ombre ; le cynique, qui, justement, ne croit pas ou ne croit plus à la liberté intellectuelle, consacre paradoxalement la sienne à confondre le discours et à traquer son humanisme infus. Il s'amuse à prendre au mot les mots eux-mêmes, à défaire les idées par les idées, à démanteler pièce par pièce l'édifice du savoir, comme on épluche un oignon pour découvrir finalement que celui-ci n'était rien d'autre que les pelures sous lesquelles on le cherchait - long suicide d'un être de langage par l'arme du langage, verbalisant contre le discours, inlassablement. " " "
                                                                            ***

J'espère avoir titillé assez votre curiosité et je termine en vous précipitant dans l'abîme qu'Henrick Ibsen ouvre à 
notre réflexion sur un mot que j'aime : REBELLION, ainsi :

         Chercher le bonheur dans cette vie, c'est là le véritable esprit de rébellion    


 Topor 












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