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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 08:56

       Laissons de nouveau réfléchir Philippe Jaccottet :

 

Flora-Botticelli.jpg

"""

       Rêvant, réfléchissant à ces deux couleurs, il m'est revenu à l'esprit à un moment donné la Vita nova (1) , ce petit livre auquel j'avais repensé déjà quand j'ébauchais des espèces de madrigaux à l'enseigne d'un autre génie italien, plus tardif, Claudio Monteverdi. Ce titre, en effet, me suggérait l'image de jeunes dames, aussi nobles d'esprit que pures de coeur, réunies en groupe comme des musiciennes, marchant et devisant, tour à tour graves et rieuses, pures mais pas du tout désincarnées, très désirables soeurs des anges partout présents dans la peinture d'alors. Et je les voyais, ces jeunes femmes, vêtues de robes blanches brodées de vert comme il me semblait que l'était la figure du Printemps qui orne le frontispice du fragment d'Hypérion dans l'édition de 1957 (peinture grecque, sauf erreur, où, sur la reproduction du moins, la jeune femme, si elle cueille une fleur blanche sur un fond de prairie verte, porte une robe d'un ton plutôt jaune), ou celle de la Flore du Printemps de Boticelli, avec sa couronne et son col de fleurs (et le texte même de Hölderlin n'était pas sans rappeler, par sa noblesse juvénile, celui de la Vita nova).  

       Mais quand j'ai relu ce dernier livre, j'ai constaté, non sans étonnement, qu'à l'exception de la robe rouge sang dans laquelle Béatrice apparaît à Dante par deux fois, et la seconde en rêve, il n'y a pas, dans tout le récit, une seule mention de couleur en dehors du blanc, qui n'en est pas une. Le texte est beaucoup plus sévère, plus insaisissable que ne l'avait fait mon souvenir. Cette absence de couleurs ne le rend pas exangue pour autant. On le dirait écrit dans une langue diaphane ; on croirait entendre une fugue de verre où rien n'empêcherait jamais le passage de la lumière tendre, déchirante quelquefois parce que lointaine, insaisie. Et la seule comparaison proprement dite, avec un de ces deux termes emprunté au concret, qui s'y trouve, c'est au chapitre XVIII : " Et comme quelquefois nous voyons tomber l'eau mêlée de belle neige, de même il me semblait voir leurs paroles sortir mêlées de soupirs ", donc un recours à la matière la plus légère, la plus limpide, à laquelle ne sont pas par hasard comparées des paroles ; pas plus que ce n'est par hasard si, dès le début du chapitre suivant, comme en écho, Dante écrit : " Il advint ensuite que, passant par un chemin le long duquel s'en allait un ruisseau très clair, me saisit une telle volonté de dire que je me mis à penser à la manière dont m'y prendre..." Tout, d'ailleurs, ici, n'est que pas et paroles. Dante passe, et parle ; il entend rire, pleurer, parler. Il ne fera pas autre chose dans La Divine Comédie, dans un paysage infiniment plus ample et plus âpre ; mais le pas sera plus ferme, les rencontres beaucoup plus diverses et plus graves, les paroles plus sûres aussi, plus profondes, plus pleines.

 

       Il a bien fallu m'approcher de ces arbres. Leurs fleurs blanches, à peine teintées de rose, m'ont fait penser tour à tour à de la cire, à de l'ivoire, à du lait. Etaient-elles des sceaux de cire, des médailles d'ivoire suspendues dans cette chambre verte, dans cette maison tranquille ?

       Elles m'ont fait penser aussi aux fleurs de cire que l'on voyait autrefois sous des cloches de verre dans les églises, ornements moins périssables que les vrais bouquets ; après quoi, tout naturellement, ce verger "simple et tranquille" comme la vie que le Gaspar Hauser de Verlaine rêve du fond de sa prison, m'est apparu lui-même telle une chapelle blanche dans la verdure, un simple oratoire en bordure du chemin où un bouquet de fleurs des champs continue à prier tout seul, sans voix, pour le passant qui l'y a déposé un jour, d'une main pieuse, ou peut-être distraite, parce qu'il appréhendait une peine ou marchait vers un plaisir.

 

       Vert et blanc.

""""

(1) Dante Alighieri : Vita nova

 

       Encore ?

 

 

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commentaires

Serge 26/04/2013 07:06

Pour le vert, voir le travail de peinture de l'amie Anne Gorouben. Anne m'a fait aimer le vert ! Etait-il poison... ?

26/04/2013 09:10



Non, c'est fini ce temps-là ! C'est vrai que ses verts sont magnifiques, profonds.



Dominique Hasselmann 25/04/2013 10:26

Beau passage et "dantesque" (sans les enfers) à souhait.

La couleur de la typo choisie est en harmonie toute logique.

25/04/2013 11:09



Merci Dominique ! Je ne saurais laisser sans réponse ce commentaire qui me touche beaucoup et m'incite à persévérer...



Tipanda 25/04/2013 10:16

Au moins un point commun, le goût de la peinture italienne à la renaissance, Boticelli, bien sûr. Pour le vert, j'aurais toutefois un faible pour Véronèse et je regrette que cette couleur ait à peu
près disparu des nuanciers de décorateurs.

25/04/2013 11:15



Peut-être ce vert souffre-t-il de sa mauvaise réputation ? 
"composé d'arséniate de cuivre (acide arsénieux + acide acétique passés sur des sels de cuivre), comptait parmi les pires poisons et virait au noir en présence de soufre

(et même de plomb selon certains
auteurs)."



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