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10 août 2010 2 10 /08 /août /2010 11:53

 

Dans la cacophonie mondiale s'élèvent parfois des voix aussi rares que précieuses et, lorsqu'elles se taisent, cela fait un silence étourdissant !

 

Ainsi, l'historien britannique Tony JUDT s'est tu le 6 Août à New York où il enseignait ...

 En Mai dernier, il livrait sa réflexion sur le monde et les guerres actuelles des "identités nationales" ( Cet article fait partie d'une série de textes personnels que Tony Judt a publiés dans la "New York Review of Books") :

  

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L'"identité" est un mot dangereux. Il ne connaît plus d'usage respectable. En Grande-Bretagne, les pontes du néotravaillisme, non contents d'avoir installé plus de caméras de surveillance que dans aucune autre démocratie, ont voulu (jusqu'ici en vain) saisir comme prétexte la "guerre contre le terrorisme" pour imposer la carte d'identité obligatoire. En France et aux Pays-Bas, le "débat public" fabriqué de toutes pièces sur l'"identité nationale" n'est que le masque transparent d'une exploitation politique du sentiment anti-immigrés et un subterfuge grossier pour désamorcer les inquiétudes nées de la situation économique en faisant des minorités un bouc émissaire. En Italie, en décembre dernier, la politique de l'identité s'est réduite, dans la région de Brescia, à des perquisitions systématiques visant à débusquer des Noirs indésirables : les autorités locales, sans aucune honte, avaient promis à la population un "Noël blanc"

Le mot connaît des usages non moins pervers dans le monde universitaire. Les étudiants d'aujourd'hui peuvent choisir parmi une ribambelle de domaines d'études identitaires : "études féministes", "études du genre et de l'identité sexuelle", "études sino-américaines", voire "études sur les Américains originaires de la zone Pacifique", et des dizaines d'autres encore. Le défaut de tous ces programmes d'études pseudo-universitaires, ce n'est pas qu'ils se concentrent sur telle ou telle minorité sexuelle, ethnique ou géographique, c'est qu'ils encouragent les membres de cette minorité à n'étudier qu'eux-mêmes, ce qui non seulement sape l'objectif même d'une éducation humaniste mais renforce la mentalité sectaire et les réflexes de ghettoïsation qu'ils prétendent éradiquer. Trop souvent, ces filières n'offrent à leurs étudiants qu'un débouché professionnel autarcique et ne visent qu'à se perpétuer en vase clos, décourageant activement tout élargissement des horizons. Les Noirs étudient les Noirs, les homosexuels étudient les homosexuels et ainsi de suite...

 

Ce bain identitaire m'est resté étranger

 Comme souvent, le goût universitaire se contente de suivre la mode. Ces filières ne sont que le produit d'un solipsisme communautaire. Aujourd'hui, nous avons tous une double identité : Irlando-Américains, Afro-Américains, Amérindiens... La plupart des gens, aux Etats-Unis notamment, ne parlent pas la langue de leurs ancêtres et ne connaissent pas grand-chose de leur pays d'origine, surtout si leur famille vient d'Europe. Pourtant, dans le sillage d'une génération qui a revendiqué sa victimisation, ils arborent le peu qu'ils en connaissent comme une marque d'identité : nous sommes ce que nos grands-parents ont souffert. Dans cette concurrence des victimes, les juifs occupent une place particulière. Bien des juifs américains sont hélas coupés de leur religion, de leur culture, de leur langue et de leur histoire. Mais ils ont entendu parler d'Auschwitz, et cela leur suffit.

Le réconfort de ce bain identitaire m'est toujours resté étranger. J'ai grandi en Angleterre, et c'est en anglais que je pense et que j'écris. Londres, ma ville natale, me demeure familière malgré tous les changements qu'elle a connus au fil des décennies. Je connais bien le pays, j'en partage même certains préjugés et préférences. Mais quand je pense aux Anglais, quand je parle des Anglais, j'emploie spontanément la troisième personne : je ne m'identifie pas à eux. Si j'ai cette réaction, c'est peut-être en partie parce que je suis juif : dans ma jeunesse, les juifs constituaient la seule minorité importante d'une Grande-Bretagne chrétienne, et faisaient l'objet d'un préjugé culturel ténu mais indéniable. En revanche, mes parents se tenaient à l'écart de la communauté juive. Ma famille ne célébrait pas les fêtes juives (j'ai toujours connu le sapin de Noël et les oeufs de Pâques), ne suivait pas les prescriptions des rabbins et ne s'identifiait au judaïsme que lors du dîner du vendredi avec mes grands-parents. Grâce à ma scolarité anglaise, je connaissais mieux la liturgie anglicane que les rites et les pratiques du judaïsme. Ma jeunesse juive a donc été fort peu juive.

Cette relation oblique à l'anglicité découlerait-elle du fait que mon père est né à Anvers ? Peut-être, mais lui-même était dépourvu d'"identité" au sens conventionnel du terme : il n'était pas citoyen belge, mais fils d'immigrés apatrides qui avaient fui la Russie tsariste. Ses parents étaient nés dans ce que nous appellerions aujourd'hui la Pologne et la Lituanie. Mais aucun de ces Etats, une fois constitués, n'aurait accordé le moindre égard - et encore moins la citoyenneté - à un couple de juifs belges. Et quoique ma mère (comme moi) soit née dans l'East End de Londres, ce qui faisait d'elle une authentique cockney, ses parents étaient originaires de Russie et de Roumanie, deux pays dont elle ignorait tout jusqu'à la langue. Comme des centaines de milliers d'immigrés juifs, ils communiquaient en yiddish, une langue dont leurs enfants ne pouvaient guère faire usage.

 

Ni anglais ni juif

Ainsi, je n'étais ni anglais ni juif. Et pourtant, j'ai l'impression viscérale d'être - de façon différente et à des moments différents - les deux à la fois. Peut-être ce genre d'identification génétique a-t-il moins d'importance que nous ne lui en accordons ? Et que dire des affinités électives que j'ai acquises au fil des années ? Dois-je me considérer comme un historien de la France, voire un historien français ? Certes, j'ai étudié l'histoire de France et je parle bien français, mais contrairement à la plupart de mes confrères, spécialistes anglo-saxons de la France, je ne suis jamais tombé amoureux de Paris, qui m'a toujours inspiré des sentiments mêlés. On m'a accusé de penser et même d'écrire comme un intellectuel français, compliment empoisonné s'il en est. Mais les intellectuels français, à quelques glorieuses exceptions, me laissent froid : voilà un club dont je me laisserais volontiers exclure.

Et qu'en est-il de mon identité politique ? Fils d'autodidactes juifs, j'ai grandi dans l'ombre de la révolution russe et j'ai acquis très jeune une certaine familiarité avec les grands textes du marxisme et l'histoire du socialisme - superficielle peut-être, mais suffisante pour me vacciner contre les excès du gauchisme des années 1960 et m'enraciner dans le camp social-démocrate. Aujourd'hui, en tant qu'"intellectuel et homme public" (encore une étiquette assez vaine), je suis associé à ce qui reste de la gauche.

Pourtant, dans le monde de l'université, bien des collègues me considèrent comme un dinosaure réactionnaire. C'est tout à fait compréhensible : j'enseigne l'héritage textuel d'Européens morts et enterrés ; je supporte mal que "l'expression personnelle" remplace la clarté du raisonnement ; je considère l'effort comme un piètre substitut au résultat ; j'estime que ma discipline doit s'appuyer avant tout sur des faits et non de la "théorie" ; et je reste souvent sceptique face à ce qu'on appelle aujourd'hui la "recherche" historique. Selon les critères universitaires en vigueur, je suis un incorrigible conservateur. Alors comment me définir ?

Spécialiste de l'histoire européenne, né en Angleterre et enseignant aux Etats-Unis ; juif mal à l'aise avec la "judéité" telle qu'on la conçoit généralement dans l'Amérique contemporaine ; social-démocrate souvent en porte-à-faux avec mes collègues qui s'autoproclament radicaux, je devrais sans doute puiser quelque réconfort en me revendiquant "cosmopolite sans racines", cette insulte si familière. Mais l'expression me semble trop imprécise, trop délibérément universelle dans la portée qu'elle se donne. Loin d'être sans racines, je ne suis que trop enraciné dans une multitude d'héritages contrastés.

 

Je préfère les marges et les bordures

D'ailleurs, ce genre d'étiquette me procure toujours un certain malaise. Nous connaissons trop bien les mouvements idéologiques et politiques pour ne pas nous méfier de toute solidarité fondée sur l'exclusion de l'autre. Il faut se tenir à distance des "-ismes" les plus répugnants - le fascisme, le chauvinisme, le racisme - comme d'autres potentiellement plus attrayants : le communisme, bien sûr, mais aussi bien le nationalisme et le sionisme. Sans parler de la fierté nationale : plus de deux siècles après la célèbre remarque de Samuel Johnson, le patriotisme - comme peut en témoigner quiconque a passé les dix dernières années aux Etats-Unis - demeure le dernier refuge de la canaille.

Moi je préfère les marges et les bordures : ces lieux où les nations, les communautés, les allégeances, les affinités et les racines se frottent parfois âprement les unes aux autres, où le cosmopolitisme est moins une identité qu'une évidence et un mode de vie. Naguère, le monde regorgeait de tels lieux. Jusqu'à la fin du XXe siècle ou presque, nombreuses étaient les villes englobant une pluralité de communautés et de langues sujettes aux frictions et aux antagonismes, parfois même aux conflits, mais qui malgré tout coexistaient. Sarajevo en fut un exemple, de même qu'Alexandrie. Tanger, Salonique, Odessa, Beyrouth et Istanbul entraient toutes dans cette catégorie, tout comme des villes plus modestes telles que Czernowitz et Oujgorod. Selon les critères du conformisme américain, New York possède certains aspects de ces villes cosmopolites d'antan : voilà pourquoi j'ai choisi d'y vivre.

Assurément, il y a quelque complaisance à se prétendre toujours aux marges, toujours en marge. Une telle affirmation n'est possible que si l'on jouit de certains privilèges très précis. La plupart des gens, la plupart du temps, préfèrent ne pas se singulariser : c'est trop risqué. Si tout le monde est chiite, mieux vaut être soi-même chiite. Dans un Danemark où tout le monde est grand et blond, qui "choisirait" d'être petit et basané ? Même dans une démocratie ouverte et tolérante, il faut une certaine obstination pour aller délibérément à contre-courant de sa communauté, surtout si elle est restreinte.

Mais si l'on est né au croisement de plusieurs marges et que - grâce aux singularités institutionnelles de la carrière universitaire - on est libre d'y rester, cela me paraît offrir un point de vue particulièrement avantageux : que peuvent-ils connaître de l'Angleterre ceux qui ne connaissent que l'Angleterre ? Si l'identification à une communauté d'origine était cruciale pour définir mon identité, j'hésiterais peut-être à critiquer aussi vertement Israël, l'"Etat juif", "mon peuple". Les intellectuels dotés d'un sentiment plus développé d'appartenance organique pratiquent instinctivement l'autocensure : ils réfléchissent à deux fois avant de laver leur linge sale en public.

 

Nous entrons dans une ère de chaos

Contrairement au regretté Edward Said, je crois éprouver une certaine compréhension, et même de l'empathie, à l'égard des gens pour qui cela a un sens d'aimer un pays. Je ne considère pas un tel sentiment comme inconcevable, simplement je ne le partage pas. Mais, au fil des années, toute loyauté farouche et inconditionnelle - envers un pays, un Dieu, une idée ou un homme - a fini par me terrifier. La civilisation, ce vernis si mince, repose sur une croyance peut-être illusoire en notre humanité commune. Mais, si illusoire fût-elle, nous ferions bien de nous y accrocher. Car c'est justement cette croyance, et les restrictions qu'elle impose à nos dérives, qui est la première victime en cas de conflit ou de guerre civile.

Nous entrons, je le crains, dans une ère de chaos. Il n'y aura pas que les terroristes, les banquiers et le climat pour faire voler en éclats notre sentiment de sécurité et de stabilité. La mondialisation elle-même - cette "terre plate" qui hante les fantasmes utopiques de paix universelle - va devenir une source de peur et d'incertitude pour des milliards d'êtres humains, qui quêteront la protection de leurs dirigeants. Les "identités" prendront un tour mesquin et crispé à mesure que les indigents et les déracinés frapperont aux portes closes et aux murailles infranchissables de communautés privilégiées et autarciques, de Delhi à Dallas.

Etre danois ou italien, américain ou européen ne sera plus simplement une identité, mais un rejet et un reproche pour tous ceux qui en sont exclus. L'Etat, loin de disparaître, va peut-être enfin jouir de son plein pouvoir : les privilèges de la citoyenneté, les droits de résidence garantis par un titre de séjour seront brandis comme autant d'armes politiques. Les démagogues intolérants des démocraties existantes exigeront des "tests" - de culture, de langue, d'attitude - pour décider si les immigrés, dont c'est le seul espoir, méritent l'"identité" britannique, néerlandaise ou française. C'est déjà le cas. Dans ce meilleur des siècles, ils nous manqueront, les tolérants, les marginaux : le peuple des marges. Mon peuple.

 """

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

Prioul Serge 22/08/2010 08:00


"Nous entrons, je le crains, dans une ère de chaos."

Claude Hagège, un autre grand intellectuel (Français, celui-là) dit aussi que nous entrons dans l'ère de la violence. Tout cela m'effraie. Je ne sais quoi penser. Le monde actuel me semble déjà si
violent, si chaotique !


22/08/2010 09:03



Oui, Serge ! Je ressens la même chose, mais je crois en l'Homme (en rien d'autre d'ailleurs, alors je n'ai pas le choix...) qui s'est toujours sorti des pires situations.


Sinon, autant se tirer une balle tout de suite et ça, NON ! La vie est quand même belle !



Primavera 13/08/2010 17:27


Bonsoir Francesca,

Cet article est lumineux,je l'ai imprimé pour le relire plus reposée.

Les enfants sont partis un peu avant midi, je me retrouve dans une maison vide, mais riche de souvenirs.

Très bonne soirée à toi
Gros bisous
Prima


13/08/2010 20:09



Merci, Prima, d'être passée par là ! Oui tu feras ton profit de la lecture de cette interview du bonhomme qui vient de disparaître, hélas !


Je ne l'ai pas communiqué à tout le monde car il a été vilipendé de tous côtés, droite/gauche, pour des (mauvaises) raisons différentes et c'est bien là son mérite : rester toujours un individu
pensant, hors des sphères partisanes. On a besoin de gens comme lui mais... ils ne sont pas nombreux à pouvoir supporter le prix de cette indépendance d'esprit, à savoir mécompréhension,
donc isolement : il faut être sacrément fort !


Ses prises de position et sa réflexion entre autres sur le problème de la Palestine et de l'état d'Israël lui ont valu des attaques odieuses de la part de certains juifs, tels qu'on en
connaît tous... C'est dommage car c'était un homme éclairé et pondéré qui acceptait tous les dialogues pour " faire avancer le smilblick" : ça manque et du coup ça
n'avance pas du tout... Il devenait d'ailleurs de plus en plus pessimiste sur ce monde cahotique, tout en pensant que l'on finirait bien par trouver des issues !


Bisous ma belle


Francesca



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