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2 juillet 2011 6 02 /07 /juillet /2011 00:34
 
Encore sous le choc du spectacle au (charmant) petit théâtre de l'Île Saint Louis !
  
Eric Chartier, grand escogriffe et comédien génial, met en voix - comme il dit - toute la seconde partie de ce que j'estime le plus grand texte de Julien Gracq, " Un  balcon en forêt". Parfois délicieusement drôle et tendre, d'autres fois terriblement effrayant, jusqu'à la sobre finale si bien décrite par Gracq.
  
Depuis le mois d'Avril je me dis j'ai le temps, mais  quel dommage d'avoir 
autant tardé, j'aurais pu faire une pub d'enfer pour le travail remarquable de cet acteur qui, tel un rhapsode grec, dit et mime le texte au plus près des mots, leur donnant, si c'est possible, un supplément d'âme... 
Courez-y vite Dimanche 3 Juillet à 17h30.  Il est prudent de réserver par téléphone au 01 46 33 48 65 (une quarantaine de places).
 
Le comédien a rencontré Gracq en 1991 et, depuis, il diffuse son oeuvre par le moyen artistique de l'interprétation orale, selon le mot de Mallarmé :
                   " Rien ne demeurera sans être proféré "
 
Allez goûter le texte ciselé de Gracq ; ou le découvrir.
Attention, ça décoiffe !
 
Un-balcon-en-foret.jpg

 

 

 

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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 17:46

 

En lisant les derniers posts  sur le blog de Michèle Audin, brillante mathématicienne strasbourgeoise et oulipienne ( qui déclare à la manière de Georges Perec : je me souviens que la Commune supprima les crucifix et madones des écoles, parce que leur présence offensait la liberté de conscience ) :

 

http://blogs.oulipo.net/ma/ ,

 

on comprend pourquoi elle a refusé le grade de Chevalier de la Légion d'Honneur que Sarkozy voulait lui décerner sur sa réserve présidentielle !

 

Elle a motivé son refus - tout en exprimant ses remerciements pour l'intérêt que le Président portait à la recherche fondamentale en mathématiques (!) - en lui rappelant qu'il n'avait jamais répondu à la lettre que sa mère, Josette Audin, lui avait adressée en Juin 2007 pour lui demander de contribuer à faire toute la vérité sur les circonstances dans lesquelles son époux, Maurice Audin, avait disparu cinquante ans auparavant, le 21 Juin 1957, alors qu'il était sous la responsabilité de l'Armée Française.

 

Car Maurice Audin, mathématicien, enseignant à l'Université d'Alger et militant anticolonialiste, a été emmené par le capitaine Devis, le lieutenant Erulin et des militaires du 1er Régiment de chasseurs parachutistes le 21 Juin 1957 et ... n'a JAMAIS ETE REVU ENSUITE ! 

  

En 2003, Ernest Pignon-Ernest a dessiné sa silhouette qu'il a affichée dans tout  Alger.
 

 Parcours Maurice Audin Alger 2003
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 00:00

Ce-que-j-appelle-oubli--Mauvignier.jpg

 

 

Voici le dernier opus de Laurent Mauvignier. Edition de Minuit. Mars 2011.

 

Tout petit livre, tout petit prix de 7 euros, tout petit temps de lecture des 52 pages, mais 

grand texte !

 

Quelque chose de terrible a eu lieu quand le livre commence ; ainsi :

     et ce que le Procureur a dit, c'est qu'un homme ne doit pas mourir pour si peu,... "

 

Pas d'alinéa. Pas de point, donc. Juste quelques tirets, quelques points d'interrogation.
Seules, les virgules ponctuent le souffle de la voix qui parle là au frère de cet homme massacré par des vigiles après avoir bu, sans la payer, une bière dans une grande surface...

 

C'est bien de Mauvignier, ça ! Se saisir d'un fait divers bien réel (Lyon, 2009) et le rendre, par la fiction, plus réel encore, pour dire l'humaine condition de la victime et des bourreaux.

 

La conjugaison est là pour dire le passé de cet homme un peu en marge, montrer le présent qui l'a tué et dessiner le futur de ces pauvres types qui, se croyant intouchables, s'étaient défoulés sur lui ... comme les nazis sur ceux qu'ils considéraient comme des sous-hommes !

 

Quelle est cette voix qui parle au frère de cet homme, on ne sait pas vraiment, mais c'est bien à nous, frères et soeurs de cet homme simple, que parle Laurent Mauvignier et ça donne envie de gueuler !!!

 

 

 

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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 09:38

 

Pourquoi poser la question aujourd'hui alors qu'elle me taraude depuis l'âge de 5/6 ans le nez levé vers la voûté céleste pleine d'étoiles et que je me suis absentée de ce blog depuis si longtemps ?

Parce que je conseille à qui voudrait faire un point sur cette grande question la lecture de "C'est une chose étrange à la fin que le monde" de Jean d'Ormesson.

 

Non, le petit Jean n'est pas un charmant vieux radoteur à chemise bleue ; pas que.


Je remercie l'amie qui m'a prêté ce livre qui, m'a-t-elle dit- lui est tombé des mains d'entrée, trop bourré de références antiques et mythologiques pour supporter les transports en commun peut-être.
  Elle le reprendra plus tard, j'y veillerai car il m'a embarquée !

 

                                                                                              ***

d'Ormesson a emprunté pour titre le premier vers d'un très beau poème d'Aragon que voici :

 

"C'est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bonheur ces midis d'incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes

Rien n'est si précieux peut-être qu'on le croit
D'autres viennent Ils ont le cœur que j'ai moi-même
Ils savent toucher l'herbe et dire je vous aime
Et rêver dans le soir où s'éteignent les voix


Il y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l'aube première
Il y aura toujours l'eau le vent la lumière
Rien ne passe après tout si ce n'est le passant



C'est une chose au fond que je ne puis comprendre
Cette peur de mourir que les gens ont chez eux
Comme si ce n'était pas assez merveilleux
Que le ciel un moment nous ait paru si tendre...


Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle
Qu'à qui voudra m'entendre à qui je parle ici
N'ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
Je dirai malgré tout que cette vie fut belle "

 

Ce dernier vers avait peut-être lui-même inspiré un précédent titre : " C'était bien " et l'académicien prouve assez qu'il n'est pas limité à son camp de naissance car - pour le paraphraser gentiment... : c'est un bonhomme étrange à la fin que celui-là, dont la culture vaste bien que très diversifiée passe par une langue toujours élégante et maîtrisée, dont le traitement de sujets plus que pointus reste si léger qu'on n'a pas tant le sentiment de lire ses livres que de participer à une conversation.

 

Avec ce dernier opus, il revient sur ses propres questionnements de prédilection qui sont bien sûr les nôtres :  d'où vient ce monde,  où va-t-il, qu'y faisons-nous et où allons-nous, avec, sous-tendue, la question que tout le monde ne ressent pas forcément le besoin de se poser : y a-t-il un dieu à l'origine des origines ? ( Et si oui d'où venait-il ?...ça calme :-)

 

Au lieu de se contenter d'évoquer ces sujets en passant, il tire sur le fil du labyrinthe de 

l'histoire du monde en deux cents quatre-vingt-douze pages aux chapitres souvent très courts qui partent de l'inimaginable avant big bang, passent par tous les stades des découvertes, pour arriver à l'état actuel de nos connaissances qui s'écrabouillent le nez sur le mur de Planck ...

 

Lire ce livre comme un ouvrage de "vulgarisation" serait déjà une bonne idée, mais on peut aussi entreprendre avec lui ce fabuleux voyage dans le Temps et dans l'Espace et se régaler  de toutes les beautés que ne manque pas d'évoquer Jean d'Ormesson avec sa grâce coutumière et son indéfectible gaité. 

 

Bonne lecture, amusez-vous bien !

 

 

     

 

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24 décembre 2010 5 24 /12 /décembre /2010 07:30

24 Décembre 2010.

 

Il a dû neiger toute la nuit. On referme les battants des fenêtres contre le vent d'est qui chasse les flocons dans les moindres interstices.

 Jusqu'à ce soir encore, on pourra faire le plein de beautés et de gourmandises pour le Réveillon.

 

Nous réveille alors la pensée des sans-abri sous la neige et des chômeurs le 24 du mois...

 

Un petit Victor Hugo, peut-être ?

 

 :          Pour les pauvres

 

 

Dans vos fêtes d'hiver, riches, heureux du monde,

Quand le bal tournoyant de ses feux vous inonde,

Quand partout à l'entour de vos pas vous voyez

Briller et rayonner cristaux, miroirs, balustres,

Candélabres ardents, cercle étoilé des lustres,

Et la danse, et la joie au front des conviés ;

 

Tandis qu'un timbre d'or sonnant dans vos demeures

Vous change en joyeux chant la voix grave des heures,

Oh ! songez-vous parfois que, de faim dévoré,

Peut-être un indigent dans les carrefours sombres

S'arrête, et voit danser vos lumineuses ombres

       Aux vitres du salon doré ?

 

Songez-vous qu'il est là, sous le givre et la neige,

Ce père sans travail que la famine assiège ?

Et qu'il se dit tout bas : " Pour un seul, que de biens !

A son large festin, que d'amis se récrient !

Ce riche  est bien heureux, ses enfants lui sourient !

Rien que dans leurs jouets que de pain pour les miens ! "

 

Et puis à votre fête il compare en son âme

Son foyer où jamais ne rayonne une flamme,

Ses enfants affamés, et leur mère en lambeau,

Et, sur un peu de paille, étendue et muette,

L'aïeule, que l'hiver, hélas ! a déjà faite

       Assez froide pour le tombeau !

 

 

 "Les Feuilles d'automne". (Extrait)

......................................................................................

 

 

Oublions la suite, par trop bourrée de charitables bondieuseries, gardons juste le message de ce bon vieux Victor et réjouissons-nous : il n'est pas là pour voir que presque rien n'a changé...

 

 

 

 

 

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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 21:45

Oui, oui, voilà, voilà !

 Ne me dites pas que je vous ai manqué à ce point ou alors dites-le moi gentiment.

 

Certains d'entre vous savent que m'est tombée dessus brutalement ,fin Septembre, le diagnostic d'une maladie orpheline dont on ne connaît pas l'origine, qui frappe très peu de personnes, la plupart du temps de plus de 50 ans et qui, partant, n'intéresse pas les grands labos pharmaceutiques, mais dont les médecins connaissent la seule parade efficace contre la cécité brutale et définitive, risque majeur entraîné par cette saloperie : la cortisone et son cortège de nuisances.

 

 Comme j'ai très largement dépassé la cinquantaine, souffrir d'arthrose, comme le pensaient beaucoup de mes amies, paraissait normal. Mais les douleurs s'intensifièrent, passèrent des membres au cou, puis de la nuque à tout le crâne et finirent par me réveiller la nuit. Là, l'inquiétude fait penser qu'il faudrait se décider à consulter, même si l'on n'a pas trop envie de quitter son statut de " jamais malade " !

Puis un brusque épisode très perturbant de diplopie (vision double) m'a entraînée de l'ophtalmologiste au rhumatologue en passant par une hospitalisation destinée à écarter tout un tas d'hypothèses infernales pour assoir le diagnostic.

 

Je suis donc malade, entrée dans un long cycle de soins mais paradoxalement tout à fait rassérénée car j'ai immédiatement mis fin à mes 40 ans de 40 Gitanes quotidiennes, j'ai appris que j'étais - outre cette maladie, en excellent état général, je subis des doses de cortisone dont les effets sont (m'a dit le chef de service à l'hôpital,  hein !) ceux des amphétamines ou de la cocaïne : je n'ai plus mal nulle part, les nuits sans sommeil ont doublé mes journées qui s'écoulaient trop vite, j'ai rattrappé tout mon retard de rangement, nettoyage, tri de paperasses et tutti quanti, j'ai un moral d'acier, une vitalité à toute épreuve et des projets à la pelle.

Bref : tout va bien !

 

On n'en parlera plus et je peux revenir sereinement à nos moutons, à savoir aux livres et à l'ivresse des sorties !

 

 

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20 août 2010 5 20 /08 /août /2010 00:12

 

A l'occasion de la sortie ( fin Mai 2010 ) du n°10 des Cahiers Georges PEREC au Castor Astral, sur le thème : "PEREC et l'art contemporain", la Galerie Crous 11 rue des Beaux-Arts Paris VIème avait ouvert au public une remarquable exposition coordonnée par Jean-Luc Joly, notable perecquien.

                                                             

                                                                  

  

On y croisait des oeuvres de dix-huit artistes, dont Jean-François RAUZIER - celui qui m'a personnellement le plus touchée- qui inclut par montage numérique sur une "hyper photographie" de l'intérieur d'un bâriment de l'Imprimerie Nationale, le texte intégral de

 " La Disparition " !

  

                                         

04 

 

05 

 

 03

 Et dans " Les Revenentes ", il montre ce même lieu envahi de caisses contenant des millions de "E", illustrant à sa manière combien, chez Perec comme chez tant d'autes créateurs, le manque ne joue jamais sans l'exhaustivité, ni la dysphorie sans l'euphorie.

 

01 

                                             

                                            Voici le plan rapproché :

 

 02

 

J'avais appris là que l'artiste exposait aussi sous le titre d'« Outremondes » au

Musée des Années 30,  Espace Landowski,

28, avenue André Morizet  92100 Boulogne Billancourt

 ( Tél. 01 55 18 46 42    Prix : 4,70 euros plein tarif, 3,60 euros tarif réduit ) 

 

Je m'y suis précipitée aussitôt et je ne peux que.recommander d'y courir puisque cette exposition remarquable et renversante dure jusqu'au 5 Septembre 2010

 

 Le parcours de Jean-François Rauzier est décrit et commenté intelligemment par cet article auquel on peut se reporter ici :  http://www.ze-magzine.com/culture.php?ArtID=84&numID=5  mais rien ne saurait remplacer  une visite de l'exposition que l'on fera précéder d"un examen attentif du site personnel de l'artiste : 

 http://www.rauzier-hyperphoto.com/category/portfolio/

 

 

 

 

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10 août 2010 2 10 /08 /août /2010 11:53

 

Dans la cacophonie mondiale s'élèvent parfois des voix aussi rares que précieuses et, lorsqu'elles se taisent, cela fait un silence étourdissant !

 

Ainsi, l'historien britannique Tony JUDT s'est tu le 6 Août à New York où il enseignait ...

 En Mai dernier, il livrait sa réflexion sur le monde et les guerres actuelles des "identités nationales" ( Cet article fait partie d'une série de textes personnels que Tony Judt a publiés dans la "New York Review of Books") :

  

"""

L'"identité" est un mot dangereux. Il ne connaît plus d'usage respectable. En Grande-Bretagne, les pontes du néotravaillisme, non contents d'avoir installé plus de caméras de surveillance que dans aucune autre démocratie, ont voulu (jusqu'ici en vain) saisir comme prétexte la "guerre contre le terrorisme" pour imposer la carte d'identité obligatoire. En France et aux Pays-Bas, le "débat public" fabriqué de toutes pièces sur l'"identité nationale" n'est que le masque transparent d'une exploitation politique du sentiment anti-immigrés et un subterfuge grossier pour désamorcer les inquiétudes nées de la situation économique en faisant des minorités un bouc émissaire. En Italie, en décembre dernier, la politique de l'identité s'est réduite, dans la région de Brescia, à des perquisitions systématiques visant à débusquer des Noirs indésirables : les autorités locales, sans aucune honte, avaient promis à la population un "Noël blanc"

Le mot connaît des usages non moins pervers dans le monde universitaire. Les étudiants d'aujourd'hui peuvent choisir parmi une ribambelle de domaines d'études identitaires : "études féministes", "études du genre et de l'identité sexuelle", "études sino-américaines", voire "études sur les Américains originaires de la zone Pacifique", et des dizaines d'autres encore. Le défaut de tous ces programmes d'études pseudo-universitaires, ce n'est pas qu'ils se concentrent sur telle ou telle minorité sexuelle, ethnique ou géographique, c'est qu'ils encouragent les membres de cette minorité à n'étudier qu'eux-mêmes, ce qui non seulement sape l'objectif même d'une éducation humaniste mais renforce la mentalité sectaire et les réflexes de ghettoïsation qu'ils prétendent éradiquer. Trop souvent, ces filières n'offrent à leurs étudiants qu'un débouché professionnel autarcique et ne visent qu'à se perpétuer en vase clos, décourageant activement tout élargissement des horizons. Les Noirs étudient les Noirs, les homosexuels étudient les homosexuels et ainsi de suite...

 

Ce bain identitaire m'est resté étranger

 Comme souvent, le goût universitaire se contente de suivre la mode. Ces filières ne sont que le produit d'un solipsisme communautaire. Aujourd'hui, nous avons tous une double identité : Irlando-Américains, Afro-Américains, Amérindiens... La plupart des gens, aux Etats-Unis notamment, ne parlent pas la langue de leurs ancêtres et ne connaissent pas grand-chose de leur pays d'origine, surtout si leur famille vient d'Europe. Pourtant, dans le sillage d'une génération qui a revendiqué sa victimisation, ils arborent le peu qu'ils en connaissent comme une marque d'identité : nous sommes ce que nos grands-parents ont souffert. Dans cette concurrence des victimes, les juifs occupent une place particulière. Bien des juifs américains sont hélas coupés de leur religion, de leur culture, de leur langue et de leur histoire. Mais ils ont entendu parler d'Auschwitz, et cela leur suffit.

Le réconfort de ce bain identitaire m'est toujours resté étranger. J'ai grandi en Angleterre, et c'est en anglais que je pense et que j'écris. Londres, ma ville natale, me demeure familière malgré tous les changements qu'elle a connus au fil des décennies. Je connais bien le pays, j'en partage même certains préjugés et préférences. Mais quand je pense aux Anglais, quand je parle des Anglais, j'emploie spontanément la troisième personne : je ne m'identifie pas à eux. Si j'ai cette réaction, c'est peut-être en partie parce que je suis juif : dans ma jeunesse, les juifs constituaient la seule minorité importante d'une Grande-Bretagne chrétienne, et faisaient l'objet d'un préjugé culturel ténu mais indéniable. En revanche, mes parents se tenaient à l'écart de la communauté juive. Ma famille ne célébrait pas les fêtes juives (j'ai toujours connu le sapin de Noël et les oeufs de Pâques), ne suivait pas les prescriptions des rabbins et ne s'identifiait au judaïsme que lors du dîner du vendredi avec mes grands-parents. Grâce à ma scolarité anglaise, je connaissais mieux la liturgie anglicane que les rites et les pratiques du judaïsme. Ma jeunesse juive a donc été fort peu juive.

Cette relation oblique à l'anglicité découlerait-elle du fait que mon père est né à Anvers ? Peut-être, mais lui-même était dépourvu d'"identité" au sens conventionnel du terme : il n'était pas citoyen belge, mais fils d'immigrés apatrides qui avaient fui la Russie tsariste. Ses parents étaient nés dans ce que nous appellerions aujourd'hui la Pologne et la Lituanie. Mais aucun de ces Etats, une fois constitués, n'aurait accordé le moindre égard - et encore moins la citoyenneté - à un couple de juifs belges. Et quoique ma mère (comme moi) soit née dans l'East End de Londres, ce qui faisait d'elle une authentique cockney, ses parents étaient originaires de Russie et de Roumanie, deux pays dont elle ignorait tout jusqu'à la langue. Comme des centaines de milliers d'immigrés juifs, ils communiquaient en yiddish, une langue dont leurs enfants ne pouvaient guère faire usage.

 

Ni anglais ni juif

Ainsi, je n'étais ni anglais ni juif. Et pourtant, j'ai l'impression viscérale d'être - de façon différente et à des moments différents - les deux à la fois. Peut-être ce genre d'identification génétique a-t-il moins d'importance que nous ne lui en accordons ? Et que dire des affinités électives que j'ai acquises au fil des années ? Dois-je me considérer comme un historien de la France, voire un historien français ? Certes, j'ai étudié l'histoire de France et je parle bien français, mais contrairement à la plupart de mes confrères, spécialistes anglo-saxons de la France, je ne suis jamais tombé amoureux de Paris, qui m'a toujours inspiré des sentiments mêlés. On m'a accusé de penser et même d'écrire comme un intellectuel français, compliment empoisonné s'il en est. Mais les intellectuels français, à quelques glorieuses exceptions, me laissent froid : voilà un club dont je me laisserais volontiers exclure.

Et qu'en est-il de mon identité politique ? Fils d'autodidactes juifs, j'ai grandi dans l'ombre de la révolution russe et j'ai acquis très jeune une certaine familiarité avec les grands textes du marxisme et l'histoire du socialisme - superficielle peut-être, mais suffisante pour me vacciner contre les excès du gauchisme des années 1960 et m'enraciner dans le camp social-démocrate. Aujourd'hui, en tant qu'"intellectuel et homme public" (encore une étiquette assez vaine), je suis associé à ce qui reste de la gauche.

Pourtant, dans le monde de l'université, bien des collègues me considèrent comme un dinosaure réactionnaire. C'est tout à fait compréhensible : j'enseigne l'héritage textuel d'Européens morts et enterrés ; je supporte mal que "l'expression personnelle" remplace la clarté du raisonnement ; je considère l'effort comme un piètre substitut au résultat ; j'estime que ma discipline doit s'appuyer avant tout sur des faits et non de la "théorie" ; et je reste souvent sceptique face à ce qu'on appelle aujourd'hui la "recherche" historique. Selon les critères universitaires en vigueur, je suis un incorrigible conservateur. Alors comment me définir ?

Spécialiste de l'histoire européenne, né en Angleterre et enseignant aux Etats-Unis ; juif mal à l'aise avec la "judéité" telle qu'on la conçoit généralement dans l'Amérique contemporaine ; social-démocrate souvent en porte-à-faux avec mes collègues qui s'autoproclament radicaux, je devrais sans doute puiser quelque réconfort en me revendiquant "cosmopolite sans racines", cette insulte si familière. Mais l'expression me semble trop imprécise, trop délibérément universelle dans la portée qu'elle se donne. Loin d'être sans racines, je ne suis que trop enraciné dans une multitude d'héritages contrastés.

 

Je préfère les marges et les bordures

D'ailleurs, ce genre d'étiquette me procure toujours un certain malaise. Nous connaissons trop bien les mouvements idéologiques et politiques pour ne pas nous méfier de toute solidarité fondée sur l'exclusion de l'autre. Il faut se tenir à distance des "-ismes" les plus répugnants - le fascisme, le chauvinisme, le racisme - comme d'autres potentiellement plus attrayants : le communisme, bien sûr, mais aussi bien le nationalisme et le sionisme. Sans parler de la fierté nationale : plus de deux siècles après la célèbre remarque de Samuel Johnson, le patriotisme - comme peut en témoigner quiconque a passé les dix dernières années aux Etats-Unis - demeure le dernier refuge de la canaille.

Moi je préfère les marges et les bordures : ces lieux où les nations, les communautés, les allégeances, les affinités et les racines se frottent parfois âprement les unes aux autres, où le cosmopolitisme est moins une identité qu'une évidence et un mode de vie. Naguère, le monde regorgeait de tels lieux. Jusqu'à la fin du XXe siècle ou presque, nombreuses étaient les villes englobant une pluralité de communautés et de langues sujettes aux frictions et aux antagonismes, parfois même aux conflits, mais qui malgré tout coexistaient. Sarajevo en fut un exemple, de même qu'Alexandrie. Tanger, Salonique, Odessa, Beyrouth et Istanbul entraient toutes dans cette catégorie, tout comme des villes plus modestes telles que Czernowitz et Oujgorod. Selon les critères du conformisme américain, New York possède certains aspects de ces villes cosmopolites d'antan : voilà pourquoi j'ai choisi d'y vivre.

Assurément, il y a quelque complaisance à se prétendre toujours aux marges, toujours en marge. Une telle affirmation n'est possible que si l'on jouit de certains privilèges très précis. La plupart des gens, la plupart du temps, préfèrent ne pas se singulariser : c'est trop risqué. Si tout le monde est chiite, mieux vaut être soi-même chiite. Dans un Danemark où tout le monde est grand et blond, qui "choisirait" d'être petit et basané ? Même dans une démocratie ouverte et tolérante, il faut une certaine obstination pour aller délibérément à contre-courant de sa communauté, surtout si elle est restreinte.

Mais si l'on est né au croisement de plusieurs marges et que - grâce aux singularités institutionnelles de la carrière universitaire - on est libre d'y rester, cela me paraît offrir un point de vue particulièrement avantageux : que peuvent-ils connaître de l'Angleterre ceux qui ne connaissent que l'Angleterre ? Si l'identification à une communauté d'origine était cruciale pour définir mon identité, j'hésiterais peut-être à critiquer aussi vertement Israël, l'"Etat juif", "mon peuple". Les intellectuels dotés d'un sentiment plus développé d'appartenance organique pratiquent instinctivement l'autocensure : ils réfléchissent à deux fois avant de laver leur linge sale en public.

 

Nous entrons dans une ère de chaos

Contrairement au regretté Edward Said, je crois éprouver une certaine compréhension, et même de l'empathie, à l'égard des gens pour qui cela a un sens d'aimer un pays. Je ne considère pas un tel sentiment comme inconcevable, simplement je ne le partage pas. Mais, au fil des années, toute loyauté farouche et inconditionnelle - envers un pays, un Dieu, une idée ou un homme - a fini par me terrifier. La civilisation, ce vernis si mince, repose sur une croyance peut-être illusoire en notre humanité commune. Mais, si illusoire fût-elle, nous ferions bien de nous y accrocher. Car c'est justement cette croyance, et les restrictions qu'elle impose à nos dérives, qui est la première victime en cas de conflit ou de guerre civile.

Nous entrons, je le crains, dans une ère de chaos. Il n'y aura pas que les terroristes, les banquiers et le climat pour faire voler en éclats notre sentiment de sécurité et de stabilité. La mondialisation elle-même - cette "terre plate" qui hante les fantasmes utopiques de paix universelle - va devenir une source de peur et d'incertitude pour des milliards d'êtres humains, qui quêteront la protection de leurs dirigeants. Les "identités" prendront un tour mesquin et crispé à mesure que les indigents et les déracinés frapperont aux portes closes et aux murailles infranchissables de communautés privilégiées et autarciques, de Delhi à Dallas.

Etre danois ou italien, américain ou européen ne sera plus simplement une identité, mais un rejet et un reproche pour tous ceux qui en sont exclus. L'Etat, loin de disparaître, va peut-être enfin jouir de son plein pouvoir : les privilèges de la citoyenneté, les droits de résidence garantis par un titre de séjour seront brandis comme autant d'armes politiques. Les démagogues intolérants des démocraties existantes exigeront des "tests" - de culture, de langue, d'attitude - pour décider si les immigrés, dont c'est le seul espoir, méritent l'"identité" britannique, néerlandaise ou française. C'est déjà le cas. Dans ce meilleur des siècles, ils nous manqueront, les tolérants, les marginaux : le peuple des marges. Mon peuple.

 """

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 19:02

 

Quand on sort d'une 4ème relecture de Proust, on parcourt du doigt avec circonspection les ouvrages serrés sur les étagères de sa bibliothèque où l'on ne trouve finalement rien de bon à se mettre sous la dent dans l'immédiat... Il faut une cassure nette.

 

Je n'ai pas envie de me confronter en ce Dimanche d'Août aux flots de touristes arpentant le Marais pour rejoindre les " Cahiers de Colette " et comme j'ai la chance d'avoir tout près de chez moi une très bonne librairie : " Le Comptoir des Mots ", j'y fonce, sans idée préconçue de ce que je vais bien pouvoir en rapporter.

 

Tiens, un Florence Delay de Février 2010 chez Gallimard m'avait échappé malgré son titre, accrocheur pour une fumeuse, " Mes cendriers " dont la quatrième de couverture me paraît prometteuse : "Ode à la tabagie ou élégie aux cendres ? Portrait du temps qui fuit, qui part en fumée ? Mes cendriers est un livre inclassable...autoportrait où les cendriers servent de miroir." Je prends.

 

J'ajoute un Jean Rouaud que, vu son titre "Evangile (selon moi) ", j'avais évité à sa sortie en Mars 2010 du fait de ma grave allergie aux bondieuseries, ceci malgré mon attachement à l'auteur dès son premier opus en 1990 " Les champs d'honneur ", que j'avais plébiscité et "primé" avec enthousiasme bien avant qu'il obtienne le Goncourt !

Quand on aime un auteur, on ne résiste pas longtemps, alors je prends aussi.

 

Pour faire bonne mesure et pour la beauté attendue du titre : " Dans la forêt de Bavière ", je prends aussi cet Adalbert Stifter, dont je n'ai lu que " Brigitta " (chez le regretté Fourbis...) et le superbe " L'arrière-saison "(Gallimard).

 

Pressentant que ces trois ouvrages requerront un certain sérieux auquel je ne suis pas prête, je cueille à la dernière minute un noir d'un auteur irlandais inconnu de moi, Gerard Donovan :

" Julius Winsome " dont la 4ème de couverture me convainc ; c'est juste ce qu'il me faut pour une totale diversion de Proust :

 " Julius Winsome vit seul avec son chien, Hobbes (!), au fin fond du Maine le plus sauvage. Eduqué dans le refus de la violence et l'amour des mots, ce doux quinquagénaire ne chasse pas, contrairement aux hommes virils de la région. Il se contente de chérir les milliers de livres qui tapissent son chalet. La vision de Hobbes ensanglanté et mourant le changera en tueur fou..."

 

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Calée dans mon fauteuil d'osier sur le balcon, j'ai avalé goulûment les quelques 250 pages de ce bijou noir avec deux cafés idem.

 

Julius vit très isolé dans les collines glacées du Maine du Nord (cf Stephen King !) dans le chalet de sa mère morte en couches. Il a hérité de son grand-père les récits de la première guerre mondiale et un redoutable fusil Enfield et de son père, grand lecteur, trois mille deux cent quatre-vingt-deux livres reliés de cuir qui font tout son bonheur, malgré le vacarme des tirs des chasseurs dans la forêt toute proche ("chasseurs, gros cons").

 

Un après-midi d'Octobre, tout bascule, de l'amour dans la folie, la vengeance et la mort.

 

Premier roman paru en France, dont le style est d'une parfaite concision, en adéquation avec les coups de feu qui claquent à la première et à la dernière page.

 

Je n'oublierai pas Julius, mais je peux maintenant passer des forêts du Maine à la forêt de Bavière !

                                                                         

 

 

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15 juillet 2010 4 15 /07 /juillet /2010 10:46

A quelques tours de roues de Toulouse se situe, dans le Gers, un petit village ancien plein de charme dont on tombe carrément amoureux : Sarrant ...

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... petit village extraordinaire qui comptait au Moyen Age quelques 1.700 habitants. Il n'en compte aujourd’hui que bien peu, mais suffisamment pour conserver intacte cette atmosphère si particulière.

Petit village concentrique, resserré autour de son église, que seulement trois rues viennent découper : la première, circulaire, reprend l’ancien tracé des fossés, la seconde, semi-circulaire, traverse le village, tandis que la dernière, toute droite, longe l’église.

 

Il a succédé à un habitat du haut Moyen-Âge, édifié sur un site antique situé sur la voie romaine Toulouse-Lectoure et figure sur les cartes de l’Empire romain, sous le nom de Sarrali. Cette origine antique a été confirmée, en 2004, par la découverte d’une tombe en bâtière, couverte de tegulae, antérieure au IVe siècle.

 

Au XVIe siècle, Sarrant est une paroisse prospère comptant presque 2 000 âmes, dont 400 environ vivent dans l’enceinte. La ville s’est développée principalement autour de la culture du blé, de la vigne et de l’élevage des brebis. L’artisanat est dominé par les métiers du tissage de la laine et du lin. Pendant les guerres de religion, la communauté subit attaques et pillages. En 1590, Sarrant est occupé, sa tour endommagée. La ville est libérée contre une importante rançon, payée en mettant en gage l’argenterie de l’église, ce qui a évité sa destruction.

Fait remarquable, probablement unique en Gascogne, une importante confrérie de musiciens, dont beaucoup sont aveugles, s’est développée au cours du XVIe siècle. Entre 1580 et 1640, plus d’une centaine de musiciens, violons, vielles, tambourins à cordes et flûtes, ont été recensés. Les maîtres violons de Sarrant forment des apprentis venus de tout le pays, du Béarn, du Pays basque, ainsi que du Roussillon, alors espagnol.

 

Le XVIIe siècle est marqué par la terrible épidémie de peste bubonique de 1628-1631 qui y fera une centaine de morts.

 

La République naissante a eu beaucoup de mal à se faire accepter, les excès du pouvoir en place ont été mal vécus par une population attachée aux traditions et de nombreux Sarrantais sont entrés en résistance, défiant les autorités républicaines qui qualifient Sarrant de « foyer de contre-révolution »

 

 En 1813, le pont-levis est remplacé par un pont de pierre. Plus tard, une large brèche sera faite dans la muraille ouest pour donner passage à la route.

 

Entre 1853 et 1863, dans un souci d’assainissement et de modernisation de la ville, les fossés sont comblés et des platanes sont plantés sur leur emplacement.

                                                                       ***

L'étonnement est grand si l'on vient un Dimanche en visite et que l'on constate n'être pas les seuls ; et de loin !

L'explication est étonnante elle aussi : en arpentant la petite rue circulaire, on arrive, ébahi, devant une ... LIBRAIRIE !  Librairie-Tartinerie dénommée "Des Livres Et Vous" 

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Les lecteurs habitués viennent ici farfouiller dans les rayonnages, au rez-de-chaussée et au premier étage, s'installent à l'une des tables pour feuilleter leurs découvertes, en toute simplicité, depuis les essais les plus pointus jusqu'aux éditions confidentielles de poésie.

 

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On chuchote comme dans une bibliothèque, mais on peut aussi le matin boire thé ou café, le midi déguster l'une des succulentes tartines concoctées par les libraires elles-mêmes, à 16 heures prendre un goûter avec les enfants qui ont eux aussi des rayonnages dédiés.

 

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Les maîtres-mots ici sont Poésie et Art. Rien de vulgaire ni même d'ordinaire. Jusqu'aux cartes postales qui sont inventives, ludiques, poétiques en diable...

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Hommage à tous ces libraires passionnés et généreux qui nous offrent (et nous vendent, bien sûr,  car il faut vivre pour faire vivre les livres !) le meilleur d'eux-mêmes.

 

Ici, en vitrine, on rappelle que :  

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