Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 17:22

Salon de la Jeune Peinture - 1972

( Laissons encore la parole à l'artiste )

" Après avoir fait le collage de la Commune, j'ai été invité par le Salon de la Jeune Peinture.
Je n'étais pas dans le milieu de la peinture, mais du théâtre. La peinture, je ne connaissais pas.
Ils m'avaient dit que le thème était le monde du travail mais ils étaient très embêtés : on leur confiait le Grand Palais pour 12 jours et ils étaient agacés que ce soit seulement 12 jours. Ils vivaient ça comme un handicap, comme un manque de respect pour leur travail.
Je me suis dit : tout le monde est focalisé sur ces 12 jours, alors je vais m'en servir comme d'un élément dramatique - comme on dit au théâtre.
A ce moment-là, il y avait 13 morts d'accidents du travail par jour, sur les chantiers, dans les usines, les mines ; c'était une moyenne.
Alors j'ai demandé une salle entière et j'y ai fait une installation, ce qui ne se faisait pas à cette époque-là.
J'ai dessiné un homme anonyme et j'en ai mis le nombre de ceux qui allaient mourir d'accident du travail pendant la durée de l'exposition et, chaque jour, j'en barrais 13, ce qui faisait que l'oeuvre ne pouvait durer que juste le temps de l'expo.. La salle était remplie et ça faisait 156 !
Personne ne le croyait. C'est à dire que l'ampleur de l'hécatombe était vue à travers le sentiment que c'était très court et en même temps ça donnait une mesure. Parce que lorsqu'on nous donne un nombre de morts, on n'a jamais de repère, on dit " 100.000 ", et voilà.
Là, on disait : c'est très court, mais en même temps les gens ne le croyaient pas, ils disaient : non, mais ce n'est pas possible !
Il y avait une espèce de visualisation, d'incarnation du massacre qu'étaient les accidents du travail à ce moment-là : 700 mutilés et 13 morts par jour soit 1 toutes les 40 minutes... "

Accidents-du-travail---1972.jpg
                                                                                                  ***

Jumelage Nice - Cap Town  - 1974

( Le 6 Juillet 1974, le maire de Nice Jacques Médecin signe le jumelage entre sa ville et celle du Cap, quelques mois après que les Nations Unies ont qualifié le régime de l'Apartheid de crime contre l'Humanité ! )

"  Moi, je suis très attaché à Nice et à son côté cosmopolite. Je suis petit-fils d'immigrés italiens et l'histoire de Nice c'est Garibaldi, Blanqui, tout ça. Alors j'étais consterné ! Nice était la seule ville au monde qu'on avait osé jumeler avec l'Afrique du Sud de l'Apartheid qui était mise carrérnent au banc de l'humanité...
Quand j'ai appris qu'il allait y avoir des tas de manifestations autour de ce jumelage et qu'il y aurait des représentants de l'Afrique du Sud, notamment l'équipe de rugby, j'ai préparé une image.
Je suis parti du dessin d'une famille entière derrière des barbelés. J'ai imprimé (avec Yvette sa compagne) plusieurs centaines de ces sérigraphies et je suis parti à Nice avec des amis que j'avais prévenus.
Nous avons collé toutes ces images, depuis la mairie où étaient prévues les manifestations officielles, jusqu'au stade où aurait lieu la plus visible : le match avec les Springboks.
Donc, sur tout leur parcours, les officiels sont passés devant ces images de noirs derrière des barbelés...

Nice-Le-Cap.jpg
J'ai tout de suite évacué l'idée de figurer la torture et la violence, alors qu'elles existaient et que c'était elles que je voulais dire. Quelque chose m'a amené à penser que la simple image d'une famille était plus forte, exprimait mieux ce qu'était l'Apartheid, interpelait plus en face les gens qui regarderaient.
Une image simple : des gens, voilà.
Si j'avais dessiné des gens torturés, ils n'étaient plus des gens. L'image aurait été évacuée comme étrangère à notre réalité. Il fallait que ce soit de plain-pied, comme pris en flagrant délit : voilà à quoi on nous associe, voilà ce que cache ce jumelage !

J'ai reçu des messages de soutien de membres du comité spécial des Nations Unies contre l'Apartheid qui m'ont demandé de travailler avec eux et ça m'a amené à bâtir avec le grand peintre espagnol Antonio Saura et le philosophe Jacques Derrida une structure appelée Artistes du monde contre l'Apartheid
C'était une centaine de tableaux qui circulaient de capitale en capitale avec une référence directe au Guernica de Picasso et on avait dit que ces toiles appartiendraient au premier gouvernement démocratique d'Afrique du Sud.
( Nelson Mandela, une fois enfin libéré, et élu à la tête de son pays, a voulu rencontrer Ernest Pignon-Ernest auquel il serra la main en disant : " Cette main, je ne me la laverai pas " ) 

Quelquefois, on m'a dit que je faisais des images en situation, mais en y réfléchissant je dirais non : je fais oeuvre de la situation. C'est à dire qu'aussi bien l'événement qui s'y inscrit devient un de ses éléments.
Pour Nice-Le Cap, c'est l'événement qui devient le moteur suggestif - et poétique, peut-on même dire - de mon intervention. "
                                                                                                 ***
        

Bientôt, la suite...



Partager cet article

Repost 0

commentaires

Elena 27/02/2010 09:29


Bonjour, je suis venue lire la suite : c'est intéressant et instructif !


01/03/2010 11:17


Hé bien je suis ocntente, car lorsqu'on aime un artiste, on a envie de faire partager son enthousiasme et E P-E le mérite ; c'est quelqu'un de rare !


Elena 21/02/2010 09:43


Ce fut très pédagogique d'avoir dessiné pour expliquer le nombre de morts de façon plus parlante ! Amitié


21/02/2010 11:07


Oui. E P-E venait lui-même chaque jour, montant parfois sur une échelle, barrer une silhouette d'un trait rouge... C'était paraît-il très impressionant ! Les gens ont pris conscience et
discutaient. Je n'y étais hélas pas. Quel bonhomme !
Amitiés


Présentation

  • : Paperolles
  • Paperolles
  • : Livres, Musique, Arts, Ciné, Humeurs et un peu d'humour ; si possible...
  • Contact

Profil

  • Beaucoup de lecture, un peu d'écriture.
Poésie, cinéma, musique(s), théâtre, arts plastiques, photo, Paris et aussi la mer "toujours recommencée", de l'humour, mes enfants, mes amis, mes amours et le monde comme il ne va pas...
La vie, quoi !
  • Beaucoup de lecture, un peu d'écriture. Poésie, cinéma, musique(s), théâtre, arts plastiques, photo, Paris et aussi la mer "toujours recommencée", de l'humour, mes enfants, mes amis, mes amours et le monde comme il ne va pas... La vie, quoi !

Recherche

Archives